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03/06/2015

Lau Sin Yi et Hong Kong

Ma tribune a été publiée le 26 mai sur le site du journal Les Echos. Elle était beaucoup trop longue pour être publiée en version papier.

Il s'agit bien entendu d'une critique de la réforme du collège, mais sans la nommer.

10/02/2010

Océans: le grand vide

Les films « tous publics » à succès, a fortiori lorsque dotés de budgets importants, sont parfois assez révélateurs sur l’état de nos sociétés. Et lorsqu’ils sont orientés vers un jeune public, ils peuvent même se montrer très éclairants sur nos principes éducatifs (voir Pierre et les loups). Dans OCEANS, il n’est pas directement question d’éducation, mais du symptôme d’un mal qui ronge notre monde et le fait doucement sombrer vers le néant. Ce symptôme s’exhibe ici sans retenue, et même avec fierté ; il est étrange, sournois, parfois charmeur, souvent flatteur et témoigne parfaitement de ce mal qui nous submerge : le désintérêt pour la connaissance d’autre chose que de soi-même.

Pendant une heure et quarante minutes, le film nous montre des images de la vie sous-marine sans nous en dire un seul mot, sans vouloir rien nous en apprendre. De quel animal il s’agit, de quel rivage, de quelle migration, de quel crustacé, de quel oiseau, de quel poisson, de quelle profondeur, de quelle mer, de quelle latitude, de quel rite étrange, de quelle créature étonnante, de quelle bataille entre qui et qui, de quelle course, de quel jeu, de quelle nourriture, de quelle vie et de quelle menace de mort, de tout cela on ne saura rien. Absolument, définitivement et strictement rien. Cette volonté morbide de ne rien nommer est cauchemardesque et hautement inquiétante. Ce refus du langage peut aussi se dire refus de la compréhension du monde, refus même de son appréhension, voire déni de son existence. Son spectacle n’est plus qu’un divertissement destiné à exciter un peu des sens émoussés et paresseux. Le regard n’est plus tourné vers l’autre mais vers soi-même, on n’est venu chercher que ses propres sensations, on ne se soucie pas de savoir si les deux animaux à l’image se frottent ou se heurtent, s’ils sont en train de s’aimer ou de se battre. A l’écoute exclusive de soi, on attend d’être surpris, on ne guette plus que le simple et misérable effet qui ne pourra nous faire dire qu’un pathétique « Oooooh ». Lentement on renonce au langage et à son articulation. Pendant toute la projection, on est renvoyé à soi-même, focalisé sur ses seules sensations. Ce film, censé nous ouvrir sur un monde inconnu, nous plonge en réalité dans une pitoyable introspection, à l’affût d’un moindre frémissement intérieur et inarticulé sur lequel nous pourrons alors nous épancher et nous répandre en gémissements comme le font si bien les sinistres participants à ces émissions de télévision injustement appelées téléréalité, et qui puent la mort.

Mon petit garçon de cinq ans a réagi  comme tous les autres enfants. Son réflexe naturel a été de me demander dès les premières minutes : « C’est quoi ce poisson ? Et qu’est-ce qu’il fait, là ? Et puis qu’est-ce qu’il est en train de manger ? Et c’est où ? Et pourquoi il fait toujours comme ça ? ». Son premier réflexe, naturel j’insiste, était celui de n’importe quel enfant ou d’adulte normalement constitué : son réflexe naturel, humain, était de vouloir nommer, savoir, connaître et comprendre. Pour une raison obscure, les auteurs ont jugé que ce n’était pas la bonne approche et qu’il était plus enrichissant d’être à l’écoute de ses émotions, sans comprendre qu’une émotion est justement toujours le fruit d’une connaissance. Finalement, comme moi, mon petit bonhomme a dû se résigner à regarder des images comme un animal sans langage, c’est-à-dire bêtement. Plus tard, pendant le film, alors qu’il avait cessé de poser toutes ces questions auxquelles je ne pouvais pas répondre, il a eu une réaction étonnante. En se redressant soudain sur son siège, bien décidé à mettre fin à un doute qui devait le gêner, il m’a dit, assez fort et d'un ton un peu excédé : « Alors bon, ce poisson-là, est-ce qu’il existe vraiment ? ». Comme l’ont fait à coup sûr tous les jeunes enfants en voyant le film, il a fini par se poser la question de l’existence de ce qui n’est pas nommé, de ce qui n’a pas de nom. C'est cette question, celle du lien entre réalité et langage que les auteurs auraient été bien inspirés de se poser. « Mais enfin, a-t-il dû penser, puisqu’il n’y a aucun mot pour parler de tout ça, ça ne doit pas être vrai. »   

Les auteurs, paraît-il, ne voulaient pas un film didactique. Sans doute, dans leur esprit, apprendre quelque chose n’est pas seulement rébarbatif, c’est aussi appauvrissant, puisque cela éloigne de soi. Alors, pour distraire le spectateur gras, inerte, satisfait et s’exprimant par onomatopées (spectateur auquel nous sommes donc supposés ressembler, et, dans le cas contraire, en lequel le film tente de nous transformer), Perrin et Cluzaud se lancent dans une surenchère de plans alternant performance technique et effets de surprise. On n’y trouvera aucune cohérence, aucun fil, aucun sens, aucune orchestration, aucune construction, aucun récit. On retrouve là un des grands principes éducatifs qui ont ravagé notre école : privilégier l’approche globale d’un tout jugé confus et insécable en s’en remettant à ses impressions. La sensation de l’individu s’est hissée debout sur le dos de la réalité d’un monde dominé qui ne sera bientôt même plus perceptible. Personne ne sait de quoi l’on parle, et d’ailleurs, on n’en parle pas. Dieu merci, nous avons, mon fils et moi, trouvé le film interminable et ennuyeux au possible, ce qui, avec le recul, est plutôt rassurant.   

Je ne parlerai pas du commentaire minimaliste mal écrit, pauvre et ronflant sur l’homme, la nature, sa destinée etc. qui illustre parfois des scènes où Jacques Perrin et son fils déambulent, l’air sombre, sans échanger un seul mot. Si la motivation des auteurs était de nous alerter sur les risques qui pèsent sur l’environnement, alors c’est une idée incompréhensible que de ne pas vouloir expliquer et convaincre. Et je ne leur ferai pas l’injure d’imaginer que leur motivation ait été de faire une « œuvre d’art purement émotive ». En tout cas, ce film est bien dans l’air du temps : il colle à la grande mouvance des idées qui sont en train de faire de nous une peuplade de schizophrènes.

Michel Segal

 

On voudrait ici et là saisir le pourquoi de tel comportement ou le comment de telle espèce. Mais les auteurs ont pris le parti de ne pas verser dans le propos documentaire et didactique.

Ouest France (Une des rarissimes critiques qui ose soulever la question.)

 

Le commentaire, sobre, réduit à presque rien, ignore le discours didactique et le cours d'histoire naturelle. Le maître mot y est l'émotion.

Le Monde (Admiratif et con comme d’habitude devant tout ce qui est nouveau)

24/01/2010

Pauvre Afrique

J'ai été littéralement effondré en apprenant aujourd'hui que, pour oeuvrer dans l'aide à l'éducation en Afrique (notamment dans le domaine du numérique), le gouvernement faisait appel à GABY COHN-BENDIT. Quand on connait le vieux soixante-huitard attardé, véritable caricature du baba-cool des années soixante-dix, prêcheur de l'expression libre des enfants, combattant de notre école qu'il juge répressive et sélective à outrance, il y a de quoi être aterré. Car ce modèle d'école qui a détruit notre enseignement, la France veut maintenant l'exporter chez les pauvres. La France veut bien "aider" l'Afrique, mais à condition de lui imposer son propre cauchemard. D'après le gouvernement, Gaby Cohn-Bendit est un "expert" en éducation. Mais bien sûr, ce doit être à la manière de "Francis le lyonnais", grand expert en coffre-forts: il savait comment les éventrer. Cette façon d'aller aider les pauvres en leur disant "On va vous montrer comment il faut faire" et en leur imposant un clown qui ne fait même plus rire, cette façon de faire est simplement odieuse. Peut-être voulait-on caser et cacher le frère peu glorieux d'une nouvelle idole politique et lui a-t-on trouvé ce job en pensant qu'ainsi on ne le verrait pas trop. L'Afrique, après tout, tout le monde s'en fout, il peut bien faire ce qu'il veut avec, cela n'a aucune importance. Lors d'un débat avec Peillon, on a pu l'entendre déclarer par exemple: "je ne suis pas de ceux qui disent que les enseignants sont des gens formidables. Je n’aime pas mon pays ! Cette école qui crée les nationalismes ! Je n’aime pas l’école parce qu’elle n’est pas aimable ! "  Mais il y a peut-être d'autres raisons de nous ressortir aujourd'hui cet amuseur malgré lui (il y a une dizaine d'années, on l'invitait sans des débats à la télévision pour faire rire). Peut-être qu'il s'agit d'une manoeuvre du PS pour exhiber l'épouvantail qui donnerait alors la pire image de son frère ? En tout cas, la pauvre Nathalie Kosiusko-Morizet n'a rien vu ni compris et a cru bon de l'employer elle aussi, peut-être dans une pathétique tentative de démagogie. (On a ainsi une idée de sa connaissance des dossiers.) Le vrai talent du bonhomme, c'est d'avoir réussi pendant des années à être professeur d'allemand sans élèves, toujours embauché par différents ministres dans des projets fumeux, du genre "éducation alternative et libertaire". En tout cas, si les représentants de la France osent s'autoriser une attitude aussi méprisante, indigne et prétentieuse, c'est bien parce que nous sommes riches et qu'il s'agit d'un pays pauvre (Burkina-Faso ou Sénégal, je crois). Tout cela me donne la nausée.

23/03/2008

Mieux qu'un journaliste!

Comme des dizaines (des centaines? des milliers???) d'auteurs, j'espère avoir l'honneur d'être lu de quelques journalistes. Mais j'ai eu mieux, puisque le texte suivant m'a été envoyé par le célèbre pédopsychiatre ALDO NAOURI qui vient de publier un livre sur l'éducation en petite enfance:

"Autopsie de l’école républicaine" est un ouvrage remarquable sur les effets catastrophiques de la manière dont on a extrait l'enfant de sa nature d'enfant pour l’éduquer et l’instruire comme s'il était le strict équivalent d'un adulte. À la verticalité rassurante et efficiente de la relation à lui, on a substitué une horizontalité qui obture son devenir en le maintenant dans le statut illusoire de sa toute-puissance.
Le matériel et l'extrême rigueur avec laquelle Michel Segal l'analyse, sans rien laisser dans l'ombre et encore moins au hasard, ne peuvent qu'emporter la conviction : une grave maladie a atteint l'école et l'a rendue moribonde. Accumulant les preuves, l'auteur expose une argumentation et une démonstration des plus brillantes. Dans mon livre "Eduquer les enfants. Une urgence aujourd'hui", je m'associe pleinement à ce réquisitoire en montrant les effets patents, sur les populations défavorisées, de la grave erreur qu’on a commise en croyant devoir penser l’enfant comme on l’a fait.
Souhaitons que cette réalité soit au plus vite connue du pouvoir politique car les enjeux de société, voire de civilisation, sont considérables.
Paris, le 19 Mars 2008, Aldo Naouri.